Le sama’ féminin, un pan du patrimoine musical à valoriser

Un festival lyrique, version mystique, baptisé «Layali El-Medh» (Les Nuits du panégyrique), est organisé chaque année par l’Association musicale et culturelle «En Nahda» d’Oran (la 7è édition se déroulera du 6 au 8 mai).

Force est de constater que la participation à cette manifestation nationale, voire maghrébine, est «réservée» aux associations musicales «mâles» à qui, faut-il le souligner, l’opportunité est offerte pour exhumer et exhiber un pan du patrimoine musical, à savoir le sama’ (chant mystique) et/ou le medh (éloges du Prophète QSSL). De ce fait, des groupes féminins connus sous le nom de «m’samaâte» ou «fqirate» sont absents pour ne pas dire exclus du plateau ; nonobstant, leur participation aurait donné à cette manifestation culturelle un cachet artistique particulier et accentué l’éclat du spectacle. Le premier madih «Tala’a el badrou alayna» n’a-t-il pas été chanté par Banat En-Nedjar à Médine en guise de bienvenue à leur cousin le Prophète Mohamed (QSSL) pour «célébrer» sa hidjra de la Mecque ?

Les spécialistes du Medh

A Tlemcen, c’est Cheïkh Abdeslem Bensari (frère de Cheïkh Larbi Bensari et premier maître de Abdelkrim Dali) qui était considéré comme spécialiste du medh. Pour sa part, feu El-Hadja Tabet Khadoudja, la soeur de Cheïkha Tetma animait des séances dites «Djem’» (cérémonies mystiques) dans la zaouïa de Dar Moulay Tayeb sise à la rue Kaldoun, à côté de Djamaâ Chorfa (El-Medress).

«Moi, je les (Tetma et Khadoudja) compare à deux étoiles qui ont brillé dans le ciel de Tlemcen», estime Si Mustapha Krabchi, un fan de la diva du hawzi. Et d’ajouter : «La première dans la musique profane et la seconde dans le chant sacré medh»… A noter que la défunte mère de ce dernier, appelée Bent Saddeq, qui dirigeait un groupe de «fqirat» (dont le répertoire est conservé dans la discothèque de la radio locale), fréquentait la zaouïa Moulay Abdelkader de Bab El-Hdid. A sa mort, El-Hadja Khadoudja fut remplacée à Dar Moulay Tayeb par sa nièce, la regrettée El-Hadja Djamila (Tabet) qui «officiait» invariablement l’après-midi de chaque vendredi. Les deux soeurs de cette dernière, Hamida (décédée) ainsi que Salima (toujours «en activité») étaient invitées comme cantatrices funéraires aux cérémonies mortuaires (dikr), outre leur tante paternelle Tabet Ouïcha et sa nièce Bekkaï Saliha (toutes deux décédées).

Leur consoeur, la dévouée feu Ouïcha Benyarou (épouse Bouayed) de R’Hiba réunissait ses «adeptes» au sein de la zaouïa Cheïkh Benyelles située au Derb Essrour dans le quartier Ars Didou. La pieuse Fadéla Bent Boukhalfa, épouse Louhibi, qui s’était éteinte à l’âge de 75 ans, à la veille de la cébration du Mawlid Ennabaoui Echarif (12 Rabi’ awel 1429) était considérée comme la «Rabi’a El-Adaouiya» de Tlemcen, elle «officiait» à la mosquée de Sidi Ben Zekri à Bab El-Hdid dans le cadre du «djem’», rassemblement mystique de femmes juste après la prière de chaque vendredi avant de tenir à domicile, chez elle, dans le quartier de R’bat, des halqate (séances de dikr).

A noter dans ce contexte que Cheïkha Tetma marqua «solennellement» son retrait de la scène artistique «i’tizel» en 1954 par un ultime mais non moins sublime enregistrement aux éditions Odéon, en l’occurrence, une chanson à caractère mystique puisée dans le diwan de Cheïkh Lakhdar Benkhlouf «Ch-hal’ eucht labed tendem» dont elle composera la mélodie. Lors de sa prestation «spirituelle» au studio de la radio de Tlemcen (Bel-Air), la percussion mizân serait «tombée» suite à un moment d’hésitation de Cheïkha Tetma dû à l’émotion (pleurs). Un incident «technique» plein de symbolisme qui lui aurait valu une audition (convocation) auprès de la police politique coloniale (RG français).

Alors que le «sama’» (re)produit par les zaouïas et autres confréries avait la part belle lors du Colloque international sur le soufisme (2ème édition) qui s’est tenu à Tlemcen du 12 au 15 novembre 2005 sous l’égide de l’UNESCO/CNRPAH, le rôle des «Djem’» (Fqirat) du terroir tlemcenien dans la préservation du patrimoine immatériel mystique fut complètement «occulté», mise à part une timide évocation des «Am’riate» des Hauts Plateaux. Rappelons au passage que radio Mostaganem, alors dirigée par Nasreddine Bloud, s’est vu décerner le Micro d’or (1ère édition 2007) pour l’émission de variétés et de divertissement «Avec les Meddahate». « Kem djahili a’ta oua dakhala tariqati (Souq’na ameur billah)», qui était le chant culte des «Djem’», sera repris «musicalement» en 1973 par Chafik Hadjadj qui sera «suivi» par Tewfik Benghabrit, lequel fera des émules, en l’occurrence Meriem Benallal qui «interprètera» «Sidi Mohamed Benali djani fi m’nem Allah». Le précurseur en la matière est incontestablement l’illustre Association «Nassim El-Andalous» dite des Ouled El-Ghoul (Yahia et Belkacem) qui enregistra en 1981 à la radio d’Oran, grâce à l’apport «confrérique» du Dr Mohamed Cherrak El-Ghosli, la qacida «Bidjah Tidjani Si Ahmed fekkek men h’çal» du diwan de la zaouïa El-Alaouya, dont s’inspirera par ailleurs le talentueux Baroudi Benkhedda qui jettera son dévolu sur «Dikr sbeb koul khir» à travers un remake syncrétique «décent» mais néanmoins professionnel, une version travaillée, alliant la mystique à l’esthétique. Les Ouled El-Medjdoub, Abdelghani et Abdessamad ainsi que Mohamed El-Kebir (Barkat) ont quant à eux exploité fidèlement le répertoire des Aïssaoua, une confrérie dont se réclame leur famille.

On ne doit pas oublier sur ce registre, Nouri Koufi, Hami Benosman (qui interpréta «Sidi Boumédiène djitek qaced» bien avant Koufi), Brahim Hadj Kacem et Rym Hakiki, tentés eux aussi ou plutôt «entraînés» par cette nouvelle «vague». A propos de mode, après le hawzi en vocodeur («initié» par un chanteur de Nédroma), voilà le medh «robotique» lancé par un groupe marocain Reggada. Revenons à l’interprétation authentique avec Cheïkh Larbi Bensari à travers «Ya oua’sa’ el m’khazen chella’ n’sib», «Selou’ ya ibed Allah ala’ chafi’ina Mohamed» (QSSL), «Ya ka’ba ya bit rabbi ma’hlaki», «Selou’ ala’ rassoul Allah (QSSL) oual el hal a’zem». Cheïkh El-Hadj Abdelkrim Dali excella dans le medh en interprétant, entres autres, «Rihla Hidjazia» (El-Hamdou Lilah Nelt Qasdi) de son crû (paroles et musique), «Qasset Sidna Ibrahim El khalil» (chantée avant lui par son compagnon Mahieddine Bachtarzi), «Ya el wahed khaleq el a’bed soltani (de Cheïkh Mohamed Bensahla), «Ya khaleq el arch el adîm» (de Sidi Boumédiène El-Ghaout) , «Bismi’Allah b’dit en’zemmem» (El-Maw’ouda) , «Ana el abd el meskine»( de Ibn Anissa), «Sa’dat el qalb el hani ya sidna» (de Cheïkh Kaddour El-Alami), «Djabet Yamina» (naissance du Prophète QSSL).

Quant à son alter ego Cheïkh Larbi Bensari, il interprètera avec une grande sensibilité sprirituelle «Kaâba ya bit rabbi mahlaki», une qasida qu’il composa à la faveur de son pèlerinage à la Mecque lors de la traversée en bateau. Pour sa part, parallèlement à sa vie artistique et professionnelle, Cheikh Ghaffour, adepte soufi de la Zaouia Zianiya, a toujours été fidèle à ses convictions religieuses et à la tariqa de sa confrérie à tel point qu’il n’a jamais cessé, durant toute sa vie, de fréquenter les Zaouias pour invoquer Dieu et louer dans ses medhs, les mérites du Prophète (QSSL) et des Saints. Il devient un membre assidu de la Zaouia Derquaouia de Nedroma du poète mystique Cheikh Kaddour Benachour Ezzerhouni. Quant à la Zaoui Derquaouia de Tlemcen créée par ce serviteur de Dieu, le Cheikh Sidi Benaouda Ben Memcha, elle accueille parmi ses adeptes, Cheikh Ghaffour ainsi que son frère Abderrezak pour célébrer le Maoulid Ennabaoui Echarif et réciter de leurs voix chaudes et mélodieuses les panégyriques mystiques et prophétiques du genre Samaa.

Rappelons dans ce contexte, qu’une soirée mystique haute en couleurs fut animée à la maison de la Culture par la chorale mixte Cheïkh El-Alaoui relevant du bureau de l’Association Cheïkh El-Alaoui pour l’éducation et la culture soufie que préside Cheïkh Ahmed Taleb Bendiab dans le cadre du programme d’animation des veillées du mois sacré de Ramadan dernier. Le programme proposé comportait grosso modo trois parties : la récitation de la «Salat el machichia», l’interprétation d’un sama’ et la récitation de la qacida «El-Lotfi’a». S’inspirant du diwan de la Zaouïa El-Alaouïa de Mostaganem, l’ensemble assis en tailleur (position lotus) interprèta sur le mode chanaz (dérivé du hidjaz) correspondant au zidane andalou, un répertoire comportant 5 poèmes mystiques de Cheïkh El-Alaoui, à savoir «Salaouet ahl el kamali… », «Allah Allah yakfini min haoud n’bi…, «Dam’i mahtal min aïni…», «El madad el madad ya rassoul allah…» et «El mada qad talet hayati…» ainsi que d’autres qacidas comme «Zidni fi farit el hob» (Sidna Ameur Ibnou El Fariti), «Ma rahati ill’a liqaq el ahbab» ( Abi El-Hassan Choustouri) , «Fi hobikoum takhla’ou el a’dara» (Sidna Ameur Ibnou El-Fariti), «Zar habibi ba’d ma djafa…» (Sidi Mohamed El-Haraq)…

Cette «hadra» extra-muros sera ponctuée de 3 istikhbarate «El madad…» dits de transition (correspondant au «koursi» andalou) exécutés tour à tour et sur un fond de choeur (en sourdine) par les jeunes mourid Bekhchi Salim, Benhaddouche Kawter et Hadj Mohamed Taleb (dont le morceau est écrit conjointement par Cheïkh El-Alaoui et Cheïkh Adda Bentounes, grand-père du président actuel de l’Association, Cheïkh Khaled Adlène). L’ACAECS, dont le bureau est domicilié au sein de la zaouïa éponyme sise à la Rue des Forgerons, à proximité de Djamaâ El-Karma, a vu le jour en 1991. Son logo se décline dans un style arabesque à travers une symétrie «ésotérique» du binôme «Alaoui» (en arabe) sur un fond vert (symbole de l’Islam), inspiré vraisemblablement d’un modèle figurant sur la porte (à droite) de la mosquée de Sidi Boumédiène.

La prestation de cette association soufie relevant d’une zaouïa dans un lieu public «profane» participe d’une vulgarisation d’un pan du patrimoine culturel et cultuel. L’adoption du tempérament zidane (ré) dans l’interprétation du diwan soufi (sur un air andalou) ne peut être qu’un choix judicieux du fait que c’est un mode de base qu’on retrouve à ce titre aussi bien en Orient qu’en Occident. A noter dans ce contexte, que son équivalent oriental, le hidjaz, est le mode spécifique de l’adhan (mélodie de l’appel à la prière). Quant au rythme, point de percussion, c’est la gestuelle (stéréotypée) du corps qui «signe» la cadence en harmonie avec la voix, c’est-à-dire la mélodie. D’autre part, il convient d’indiquer que l’ACAECS prépare activement la célébration du centenaire (1909-2009) de la fondation des trois Zaouïas Alaouya, Derqaouya et Chadilya, en organisant une semaine culturelle qui se déroulera du 9 au 15 juillet 2009.

Sama’ et Medh, les deux faces d’une seule médaille

Le sama'(chant soufi) et son pendant le medh (panégyrique ou éloges à la gloire du Prophète (QSSL) constituent les deux faces de la même médaille qui est la musique sacrée ou le chant mystique. Parmi les chansons du genre, nous citerons «El horm ya r’soul Allah» et «Ghitou el melhouf» de Ben M’Saïb, «El Mounfaridja» d’Ibn Nahwi (interprétée par le grand chanteur marocain Abelhadi Belkhayat qui chanta également «Ya qat’in l’djbel, zayrine ennabi»), «Salafat Leïla » du poète soufi andalou Shustûri, « Mata ya ûriba el hay aïni tarakoumou », « Idou ilaya el wissal » du savant mystique Sidi Abou Madyan Choaib (12e siècle), « Ya rahilin » du poète Abderrahim el Bara’i, «Ya tadj el anbiya el kram» ( poème de 200 vers) de l’illustre panégyriste du Prophète (QSSL), Lakhdar Benkhlouf, «Al-Bourda» (ou El-Mimiya interpétée par Ahmed El-Baïdaoui) et « Al-Hamziya» de Sharaf Eddine Al-Boussaïri, « El-Mi’radj » (L’Ascension) de Abi Djemaa Talalissi, «Ya r’soul Allah ya sanadi» de Qadi Ayad «reprise» par le célèbre Da’iya Benabdelkrim El-Meghelli et chantée par Mahmoud El-Idrissi, qui interpréta également «N’bda bismi el fettah», «Sallou alay’hi bidawem» de Si Laroussi, «Nabda bismi el qadir» de Cheïkh Mohamed Benyelles Ettilimçani Eddimachqi, «Hadihi anouarouhou» de Sid El-Qissi, « ainsi que «Ethoulatia el mouqadassa» et «Hadith errouh» chantées par Oum Kelthoum (qui interprètera par ailleurs des chansons mystiques écrites par Mohamed Abdelwahab dans le film consacré à «Rabi’a El-Adawiya»), «El-Qods» et «Salaytou mekkata» par Faïrouz, «El-Mathal el ali’» interprétée par Smaïl Ahmed, «Men day b’hek» par Mohamed El-Hayani…

A noter que la plupart des poètes mystiques sont originaires du Maroc, dont Cheïkh Abdelaziz El-Maghraoui, Driss et Kaddour El-Alami, Sidi Ameur El-M’Zoughi… A ce propos, le célèbre poète suofi Al-Harrâq, originaire de la région de Chafchaouen, a écrit trois grands diwan (chants soufis) invoquant la grâce du Prophète et évoquant l’amour dans ses sens les plus profonds. Voici un vers d’un classique de la musique andalouse transformé par Al-Harrâq : Le matin comme un notable se promène vêtu de ses plus beaux habits et laisse traîner son Dibaj (Drap en soi) Al-Harrâq écrit alors sur le même Bahr et sur la même gamme musicale concernant les sens soufis : «Sois pure avec ton amant, il te dévoilera l’éclat de ses lumières et tu auras de sa beauté un signe».

Il convient de souligner que le Mathnawi de Jalal Eddine Er-Rûmi, le créateur du sama’ compte 36.000 vers lyriques et plus de 26.000 distiques (groupes de deux vers). Citons d’autres diwans, dont ceux d’Ibn Al-Faridh, de Tawasin Al-Halladj, de Mahieddine Ibn Al-Arabi, de Shusturi… Pour le Maghreb, notamment Tlemcen et Mostaganem, on évoquera trois noms qui sont Sidi Boumédiène El-Ghaout (dont le diwan, composé de 49 poèmes mystiques, a été récemment édité par les soins de El-Hadj Abdeslem Lachachi et distribué à titre gracieux), Cheïkh Mohamed Benyelles (son diwan, composé de 24 poèmes, a bénéficié lui aussi d’une «promotion» aux éditions Ibn Khaldoun, toujours par le même mécène) et Cheïkh Lakhdar Benkhlouf (dont 31 pièces de son répertoire furent rassemblées par Mohamed Bekhoucha et publiées à Rabat en 1985).

par Allal Bekkaï – Le Quotidien d’Oran 05/05/09

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