
Soumia Belaïdi, responsable de la diversité au MEDEF
Entretien Réalisé Par Hichem Ben Yaïche - Le Quotidien d'Oran - 23/11/2007
-La France doit capitaliser sur notre double culture pour refonder les bases d’un nouveau dialogue économique et politique avec l’Algérie.
-L’entreprise est perméable et plus facile d’accès à la diversité.
-Si la France veut se redonner un peu de muscles, elle doit considérer les pays du Maghreb comme des alliés.
-Je cumulais plusieurs handicaps; mais j’ai décidé d’en faire abstraction. L’essentiel était de devenir une référence dans mon milieu professionnel.
Soumia Belaïdi est chargée de la diversité au sein du MEDEF et responsable de la Direction des Ressources humaines (DRH) dans le groupe Keyrus, lequel a racheté son entreprise. De son success-story la presse en a parlé : «Quand les Beurs prennent le pouvoir» (Nouvel Economiste, 26/1/2006), « L’intégration par l’excellence» (L’Express, 21/2/2005), «Vendeuse de matière grise» (Jeune Afrique, 12/3/2005), Success stories offer advise for France, efforts to clear paths for minorities » (Herald Tribune, 11/11/05). Au-delà de ces portraits, c’est tout son savoir-faire sur l’univers de l’entreprise qui doit être considéré. Car cette maîtrise, mise au service des Français d’origine maghrébine, permet d’agir les blocages et de s’approprier les codes d’accès. Pour l’Algérie, pays de ses racines, elle garde et cultive son tropisme. Elle fera partie de la délégation des chefs d’entreprise qui vont accompagner le président Nicolas Sarkozy, les 3 et 4 décembre prochains.
Entretien.
Le Quotidien d'Oran: Vous êtes issue de l’immigration, femme et chef d’entreprise. Quel a été votre parcours ?
Soumia Belaïdi: J’ai fait une maîtrise de droit, à Paris, mais ne pouvant poursuivre mes études, j’ai dû intégrer très tôt le monde du travail. D’abord, en tant que standardiste bilingue - par intérim - dans une société américaine d’informatique. Au bout de quelques semaines, on m’a proposé un contrat de travail. Quatre ans plus tard je suis devenue directrice grand compte de cette société. Quand la filiale française du groupe a décidé de quitter la France, j’ai fait le choix de créer ma société et de me lancer dans l’aventure entrepreneuriale.
Q.O.: Que s’est-il passé dans votre tête pour que cela prenne cette dimension de survie, avant de sauter le pas en créant votre propre entreprise ?
S. B.: J’ai toujours eu le sentiment d’être invincible, parce que les conditions dans lesquelles j’ai été élevée m’ont préparé à un univers d’affrontement : difficultés relationnelles avec mon père, retour forcé en Algérie, choc des cultures Orient-Occident, etc. Mon intégration en France était devenue une question de survie et une réponse à ce déracinement. Et, de ce point de vue, mon inconscient a été programmé, il est vrai, pour refuser l’échec. Pour moi, entreprendre, c’est être responsable et conscient de l’être. C’est prendre des risques en considérant qu’ils nous font vivre tout simplement. Pour entreprendre, il faut aimer l’autre et vouloir l’accompagner afin de gagner collectivement. Je n’avais pas dans mes projets de devenir chef d’entreprise, mais j’avais la ferme détermination de subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille. Je devais être capable de surmonter des situations économiques difficiles, et aussi des humiliations. Je ne voulais être ni dépendante, ni sous la tutelle de personne. Je voyais ma mère, qui avait eu six enfants, au foyer toute la journée ; elle vivait dans une totale soumission. Je voulais réussir pour elle et lui montrer qu’une femme comme elle, musulmane dans un pays européen, pouvait apprendre et réussir en ne reniant ni ses traditions ni ses coutumes. C’est ainsi qu’au moment où la situation dans la société dans laquelle je travaillais a changé, j’ai créé mon entreprise naturellement, sans me poser une seule question.
Q. O.: Comment cela s’est-il passé pour vous, au tout début ?
S. B.: Je ne savais rien de la création d’entreprise mais je me suis lancée et c’était vital pour moi de réussir, j’avais tellement de choses à prouver et à légitimer. Au début, je suis allée voir cinq clients que je connaissais bien et je leur ai proposé un marché «gagnant-gagnant» en leur disant : «Je vous propose les mêmes prestations qu’avant, mais 20 % moins cher. Etes-vous prêts à me suivre ? Trois m’ont suivi, et cela m’a suffi pour démarrer et lancer ma société Specimen.
Q. O.: Qu’avez-vous appris à travers la gestion de votre entreprise ? Comment avez-vous pu mettre en place des réseaux ?
S. B.: J’ai beaucoup observé. J’étais toujours dans des démarches d’ouverture, d’écoute attentive. J’ai rencontré beaucoup de gens. J’ai appris mon métier sur le terrain, notamment lors de mes rendez-vous à l’extérieur. Pour moi, vendre, c’est mettre la relation humaine au coeur des relations d’affaires. J’étais aussi très vigilante, voire même méfiante. Les confrères concurrents m’avaient surnommé la «tueuse». Ils disaient: «Ah, oui je la connais, méfies-toi elle négocie tout ; elle ne lâche rien ! ».
Q. O.: Vos origines ont-elles été un obstacle ? Comment les avez-vous assumées, valorisées ?
S. B.: Etre une femme chef d’entreprise dans un milieu d’hommes était déjà atypique dans le contexte de l’époque.Mes origines ethniques, c’était, si je puis dire, « la cerise sur le gâteau». Je cumulais plusieurs handicaps ; mais j’ai décidé d’en faire abstraction, de repartir à zéro dans ma tête, de réinventer mon histoire. L’essentiel était de devenir une référence dans mon milieu professionnel, de travailler du mieux possible, et surtout de se décomplexer, pour changer le regard, pour donner envie et ne jamais faire pitié. A partir du moment où les gens vous envient, vous les faites rêver. Mon client se disait : « Elle a de l’énergie, elle est à l’aise dans toute sa diversité, elle paraît confiante et équilibrée donc rassurante, elle est compétente donc je signe avec elle!».
Q. O.: Vous avez dirigé Specimen, une société spécialisée dans les nouvelles technologies pendant quinze ans. Pourquoi avoir fait le choix de la vendre ?
S. B.: Pendant quinze ans, j’ai pu me développer sur le marché français en ayant une gestion en « bonne mère de famille ». J’ai créé de la richesse et chaque année je dégageais du résultat net après impôts. C’était nécessaire à la bonne image et à la bonne santé d’une entreprise française. Je n’ai jamais considéré que mon entreprise puisse représenter un patrimoine personnel. Quand j’ai eu l’opportunité de vendre mon entreprise à un partenaire à dimension internationale sur ce marché, je n’ai pas hésité car notre marché économique se transforme et l’heure est aux fusions et acquisitions. C’est vrai que j’avais d’autres ambitions. Je me sentais un peu à l’étroit dans Specimen avec plus de contraintes administratives et réglementaires que de business développement. J’avais envie de comprendre et connaître un grand groupe et repartir sur un nouveau défi - Keyrus est un groupe de 1.300 personnes et j’ai fait une sorte de « hold-up » sur le poste de DRH qui s’ouvrait à mon arrivée. Le président m’a fait confiance pour mettre en place la politique de recrutement et doubler nos effectifs en 3 ans.
Q. O.: Qu’est-ce que vous avez appris en tant que chef d’entreprise sur la France, sur l’économie française, sur l’univers de l’entreprise ?
S. B.: Le mot est peut-être fort, mais on discrimine les petites entreprises ; elles subissent un véritable plafond de verre de la part des grands donneurs d’ordre. Et elles restent souvent cantonnées à la sous-traitance des plus gros sous-traitants. On ne leur fait malheureusement pas confiance. Je pense aussi que la plus grosse difficulté pour un chef d’entreprise en France, c’est la pesanteur administrative et réglementaire et le manque total de flexibilité.
Q. O.: Qu’est-ce qui explique que la France ait du mal, même si cela est en train de changer, à accepter sa diversité sociologique, et pour parler sans circonlocutions, sa diversité issue du Maghreb particulièrement ?
S. B.: Je pense que cette diversité issue du Maghreb est le fruit d’une histoire qui n’est pas terminée. Il y avait une « fin » à écrire. Chacun s’en est inventée une à sa façon. Les jeunes issus de l’immigration magrébine, qui sont français depuis trois générations ont inventé leur histoire dans un pays qui a du mal à les reconnaître. Moi, j’ai préféré aller chercher cette reconnaissance par le travail, et l’excellence. Mais pour les deuxièmes et troisièmes générations, c’est difficile d’appliquer la même approche. Ils sont nés ici, de parents déjà français, dans une conjoncture où le travail est devenu rare, et où la discrimination géographique et sociale a fabriqué des ghettos et induit l’autocensure.
Q. O.: Au-delà des facteurs historiques, qu’est-ce qui explique selon vous la difficulté de la France à évoluer sur ces questions ?
S. B.: Je pense que l’on est dans un pays figé et gouverné par des élites qui se reproduisent et qui reproduisent des schémas qui n’innovent pas ; des élites prisonnières de préjugés et de stéréotypes hérités du passé. C’est vrai que les populations issues des minorités, notamment du Maghreb, ont été cantonnées dans un périmètre social et géographique. Mes parents sont venus d’Algérie au moment où la France devait se reconstruire, et aujourd’hui on voit arriver une jeunesse qui est capable d’étudier, de prendre des postes de cadres dirigeants, de prendre le pouvoir, d’avoir une représentativité... Aujourd’hui, c’est quelque chose qui n’est pas reconnu, ni admis par ces élites qui sont à la tête de toutes les institutions. Je pense que l’entreprise est perméable et plus facile d’accès à la diversité. Elle s’ouvrira plus vite à ce changement et à la diversité que nos instances publiques et politiques.
Parce que l’entreprise est pragmatique, elle ne se privera pas d’un 1/3 de candidats compétents, ne regardant pas la couleur de la peau ou l’origine.
Q. O.: Vous êtes chef de file « diversité» au MEDEF. Vous n’êtes pas sans savoir qu’au sein de l’entreprise aujourd’hui, cette volonté d’ouverture à la diversité n’est pas entièrement assurée...
S. B.: Quand je reçois des candidats issus de la diversité, je leur dis souvent : «Aides-toi, l’entreprise t’aidera ». Je les encourage à l’automobilisation, car l’entreprise-providence n’existe pas !
Je lance un appel à tous ces dirigeants d’entreprise, qui ont réussi, comme moi, et qui doivent redistribuer, remobiliser, et être des acteurs de la diversité au sein de leur environnement professionnel. Je pense que le discours n’a pas été bien compris auprès des PME. D’abord, on a parlé de lutte contre les discriminations, de diversité, comme un engagement sociétal, un engagement citoyen, un engagement éthique. Il s’agit avant tout d’une démarche économique. Les grandes entreprises du CAC 40 qui ont signé des engagements se sont mobilisées, mais en faisant des actions aussi de communication car pour la plupart elles ne recrutent plus. Ce sont les PME qui créent la croissance et les emplois en France. Il faut aller à leur rencontre. Je suis arrivée au MEDEF pour agir sur le terrain des entrepreneurs.
Q. O.: Au fond, vous sentez- vous utile ?
S.B.: Je me sens utile bien sûr, mais il faut beaucoup de temps pour faire changer les mentalités et pour mobiliser les entreprises en faveur de la diversité. Il faut considérer ce vivier de jeunes issus des minorités comme à disposition, à portée de main des sièges sociaux. Ils ont la niaque - pour parler familier -, ils ont vraiment envie de travailler, et il y a plein de moyens pour les dynamiser.
Q. O.: Vous êtes franco-algérienne. C’est dire que tout ce qui concerne les relations France-Algérie, France-Maghreb, France-Méditerranée ne vous laissent pas indifférente. Qu’avez-vous envie de faire pour l’Algérie, pays en transition économique ?
S. B.: J’ai acquis un savoir-faire et des compétences dans mon pays natal, la France. Aujourd’hui, je souhaiterais contribuer à l’essor de mon pays d’origine, et accompagner les jeunes Algériens qui sortent des écoles. Je veux créer des structures de conseil autour des NTIC, en utilisant les compétences locales et tous les talents de ce pays. Proposer aux grandes entreprises algériennes ou étrangères des prestations d’assistance technique locales, plutôt que d’aller les chercher à l’extérieur du pays. Même s’il faut dispenser des compléments de formation aux jeunes afin d’augmenter leur aptitude à l’emploi ou leur employabilité. Je suis prête à m’engager en Algérie pour travailler de concert avec l’enseignement supérieur. L’économie en Algérie est en plein essor dans tous les secteurs, comme les banques, les services et, bien sûr, les grandes industries pétrolières. La France doit capitaliser sur notre double culture pour refonder les bases d’un nouveau dialogue économique et politique avec l’Algérie.
Q. O.: Avez-vous une idée précise sur l’état de l’économie algérienne en phase de transition ? Avez-vous identifié ses besoins ? Quelle est votre proximité par rapport à ce pays ?
S. B.: J’ai une intimité presque naturelle avec mon pays d’origine. Quand je suis en Algérie, je me sens bien, réconciliée avec moi-même. L’Algérie devrait compter sur des gens qui, comme moi et d’autres, ont envie de donner de leur temps pour le pays. Nous sommes fiers d’être d’Algérie ; l’un des pays les plus riches d’Afrique. Il faut aussi reconsidérer les relations franco-algériennes dans un cadre de business partenariat et de business développement. Il faut mutualiser les savoir-faire de la France et de l’Algérie, nous rapprocher pour travailler ensemble sur des projets communs avec des entreprises à dimension commune, créer des groupes franco-algériens.
Q. O.: Est-ce que les esprits sont réellement préparés pour cela ? Dans ce partenariat, est-ce que du côté français comme du côté algérien, on est prêts à aller dans ce sens ?
S.B.: Oui, dès lors que l’on se situe sur le plan économique. Oui encore, s’il l’on en croit le discours des chefs d’entreprise. Sur le terrain, les gens sont prêts à se mobiliser. Il faut que les politiques se mettent d’accord et affichent fort leur détermination.
Q. O.: Selon vous, quelles sont les priorités à mettre en avant dans le projet de l’Union méditerranéenne. Ce partenariat dont vous avez déjà parlé, et qui vise à rapprocher, entre autres, le Maghreb et l’Europe, le Maghreb et la France ?
S. B.: Il faut créer la confiance en France et redonner de «l’estime de soi» aux deuxième et troisième générations de Maghrébins. Si on continue à les ignorer, ce projet de construction de l’Union méditerranéenne sera un leurre.
Q. O.: Vous croyez, vous, à cette Union méditerranéenne ?
S. B.: Je pense que c’est une chance pour l’Europe et pour l’Afrique. La France n’a que des avantages et des intérêts en se rapprochant des pays de la Méditerranée. Cela ne peut que la renforcer économiquement et diplomatiquement. Si la France veut se redonner un peu de muscles, elle doit considérer les pays du Maghreb comme des alliés. Francophonie, proximité géographique, une diaspora prête à se mobiliser, autant d’atouts pour suivre une histoire commune. Si on capitalise tout cela, on gagnera beaucoup de temps dans la course à la mondialisation. Si l’on essaie de satisfaire les intérêts privés d’un petit nombre, on continuera à être un ventre mou et rien n’avancera !
Présidente de l'AFMD
Elle vient de prendre la présidence de l’Association française des managers de la diversité (AFMD). Celle-ci sera chargée de diffuser les méthodes de management de la diversité dans les entreprises. Elle jouera le rôle d’interlocuteur professionnel face aux instances publiques et institutionnelles. Il s’agit, ce faisant, d’outiller les entreprises face au management de leur diversité : ouvrir les recrutements à la diversité, accompagner les managers dans leur gestion quotidienne de leurs équipes diverses, etc. «Un manager de la diversité est un manager responsable. Au sein de cette structure, nous serons à l’écoute des entreprises et de leurs attentes sur le sujet», précisera-t-telle.